Bon, autant que vous le sachiez tout de suite, je suis amoureuse de Ruben Blades depuis que j’ai commencé la salsa (voir ici). Pedro Navaja a bercé mes premiers mouvements de hanches, à l’époque où je suivais les cours – qui n’avaient de cours que le nom – d’un certain salsero colombien amateur de jolies filles. La voix de Ruben Blades, cette façon si particulière de moduler ses phrases, la qualité de ses vers – car il faut bien appeler « vers » ce qui appartient plus au domaine de la poésie que de la musique -, les thèmes de ses textes, tout me plaisait, et tout ce que je découvrais et continuais à découvrir me plaisait également. Ses collaborations, sa créativité musicale – bien au-delà de la salsa, avec un répertoire flirtant avec toutes les musiques, par exemple la musique irlandaise -, et son engagement personnel, bref… j’avais (enfin) une idole.
Bon j’exagère un peu quand je parle d’idole, mais je n’exagère pas quant à mon enthousiasme pour Ruben Blades, auteur et chanteur panaméen, acteur, avocat diplômé de Harvard et ministre en son pays. Et par conséquent cela fait des années que j’attendais avec impatience une occasion de le voir sur scène, occasion qui se faisait d’autant moins probable que la carrière du monsieur avait pris un tournant politique et qu’il avait interrompu ses déplacements musicaux… imaginez ma joie à l’annonce cette année de sa venue, sans cesse espérée, sans cesse annoncée, et sans cesse repoussée, au festival Tempo Latino de Vic-Fezensac ! Cette venue justifiait pour moi des dépenses que je n’avais pas eu l’intention de faire au départ : billets de train pour Toulouse, location de voiture, recherche d’un logement sur Vic, un peu à la dernière minute, achat de billets plus chers que d’habitude (ah oui, le monsieur est une superstar, et son cachet est en rapport…). Et tout ça en doublon car il était hors de question que je laisse Yann refuser de venir à Vic cette année encore : si Ruben il y avait, Yann il y aurait. Et les dépenses se sont avérées encore plus lourdes que prévues puisque, à la dernière minute, nous nous sommes aperçus de la disparition des places de concert que j’avais pourtant – ou du moins c’est ce que je croyais – aimantées sur la porte du frigo… Donc veille de départ, chamboulement de l’appart’, recherche assidue des places disparues… mais chou blanc, et donc rachat des billets. Arf. Mais quoi, c’est Ruben B., 63 ans, aimé et idolâtré. Par moi. Et au-delà du coût total du Ruben-trip sur un plan financier, il faut parler aussi de l’énergie dépensée pour ce voyage : plus de huit heures de train à l’aller, la même chose au retour, et deux heures de voiture de Toulouse à Vic, des bagages lourds, et une nuit abominable dans un canapé-lit aussi ondulé que l’océan par temps venteux. Mais quoi, c’est Ruben, et Ruben vaut tous les sacrifices.
Donc… sans regret. Aucun. Et pourtant, ce ne sera pas le meilleur souvenir musical de ma vie… Mais quoi, si je n’y étais pas allée, j’aurais continué à adorer un demi-dieu qui n’existe que dans mon imagination. Et la chute de mon idole de son piédestal, c’est-à-dire la mise à bas de mes illusions, valait bien, sans nul doute, le prix que j’ai payé pour y avoir droit. Oh, non que le concert eut été mauvais ! C’est juste qu’il n’a pas été formidable, et c’est bien suffisant pour être déçue – si je m’autorisais à être déçue. Car bien au contraire, je ne le suis pas… étonnamment. Je suis contente d’avoir assisté à ce concert, et d’avoir enfin vu Ruben Blades, car si je ne l’avais pas fait, j’en aurais eu des regrets toute ma vie. Et qui sait quand j’aurais pu assister à nouveau à l’une de ses prestations ? En effet, son concert parisien a quant à lui été annulé, faute de spectateurs motivés…En plus, Jimmy Bosch nous avait fait la surprise d’être de la partie, et là où sonne le trombone de Jimmy, il y a toujours un grand moment de musique à vivre. Cet homme ne joue pas du trombone, il en parle ! L’instrument est comme une excroissance de son corps, un morceau de lui-même, un prolongement de sa bouche et de sa voix, qu’il sait faire gémir, pleurer, rire,… toujours aussi impressionnant le gars Jimmy, et un véritable atour dans la manche de Ruben, surtout lors d’un concert vicois – car Vic rend bien à Jimmy l’amour que Jimmy a pour Vic.
Alors pourquoi le concert n’était-il pas si formidable que cela ? Je passe sur le fait qu’il m’a été impossible de comprendre correctement le rubenblades, une langue étrange faite d’un mélange d’espagnol panaméen (ouh là là l’accent caribéen !!!) et d’anglais panaméen aussi (ouh là là l’accent hispanique !!!), ce qui représente tout de même une certaine frustration car l’artiste a beaucoup parlé, entre ses mots chantés. Et d’ailleurs, il vaut mieux parler l’espagnol et/ou connaître les textes de Blades lorsqu’on assiste à l’un de ses concerts, car je crois que sinon, on passe à côté de l’essence même de son oeuvre, et qu’on ne doit pas autant apprécier. Alors, si le concert n’a pas été parfait, c’est tout d’abord parce que Blades a instauré une ambiance quelque peu moyenne en imposant ses désidérata – pour ne pas dire « caprices – à l’équipe de bénévoles passionnés du festival de Vic Fezensac : cachet probablement impressionnant et non négociable (d’autres stars sont venues à Vic, et pourtant jamais le prix des places n’avait nécessité d’être augmenté) ; début du concert à 22H30 maximum, et pas une minute de plus ; interdiction de tout instrument d’enregistrement dans les arènes, sous peine d’interrompre le spectacle (et on ne rigole pas avec cette interdiction, puisque par deux fois au début du concert, les spots se sont retournés vers le public et ont inondé les arènes d’une lumière extrêmement crue, pour permettre aux agents de sécurité de se diriger vers les spectateurs que les caméras de surveillance avaient surpris en plein sacrilège, le portable à la main et la vidéo enclenchée). L’esprit « Nous afons les moyens de fous faire arrêter te filmer » m’ayant sensiblement pourri mon groove, je n’en ai été que plus attentive aux couacs et aux désagréments du moment… qui pourtant n’en pas été rempli : un ratage sur le début du très attendu Pedro Navaja, pourtant précédé d’une introduction nouvelle et fort sympa (Thriller de Michael Jackson, décidément omniprésent dans les concerts ces derniers temps), bref, très loin de ça : http://www.youtube.com/watch?v=651A9pXPOdc ; deux énormes prompteurs incongrus face à Ruben, réputé meilleur sonero encore en vie (et donc meilleur improvisateur) ; un Ruben, au premier plan sur l’avant-scène alors que les musiciens sont relégués derrière ; un assistant dressé au doigt et à l’oeil (Ruben manifeste qu’il a peut-être un peu froid, l’assistant accourt avec une petite laine et la lui enfile sur scène) ; un manque d’énergie sur la plupart des titres, avec des musiciens statiques et un Ruben un peu mou du genou (bon, 63 ans, mais quand même…)… autant d’éléments qui m’ont perturbée et rendue moins sensible aux qualités du spectacle.
Pourtant, objectivement, il en avait des qualités ce show ! Et surtout celui d’être animé par des musiciens de grand talent, qui nous ont offert de superbes solos – et je ne parle pas seulement de Jimmy Bosch, amoureux de Vic au point de s’inviter lui-même sur des concerts où il n’est pas prévu, et, artiste du boeuf, affirmant sa philosophie de la musique en montant sur scène dès qu’il le peut, quelle que soit la notoriété du groupe avec lequel il se décide à jouer -, et des versions magnifiques de titres plus ou moins connus de Ruben Blades (notamment deux versions à tomber par terre de Juan Pachanga et Plantacion adentro)… de vrais moments de magie. Parce que oui, à la première seconde où Ruben a ouvert la bouche, la magie a opéré, et j’ai eu des frissons. Et pour ces frissons-là, je peux pardonner la mégalomanie d’un artiste sans le moindre doute talentueux, mais qui a le défaut, comme beaucoup, de se prendre pour un génie… ce qui ne l’empêche pas de saluer un à un chacun de ses musiciens à la fin du concert. Ouf !
7/10 (mais j’aurais tellement voulu mettre plus…).


